Edito
(Olivier Blache)
Au cœur des villes
« La ville change plus vite, on le sait, que le cœur d’un mortel… »
Julien Gracq, La forme d’une ville, José Corti, 1985
Considérons la cité comme une entité vivante, remuante,
innervée de voies de circulation, sans cesse réorganisée, réhabilitée,
reconstruite avec son lot d’expulsions. Derrière les murs, familles,
femmes, hommes œuvrent, cohabitent, coexistent, se croisent.
Chacune de ces parcelles habitées bat à son propre rythme. Alors
venez, lectrice, lecteur, plongeons vers le cœur de nos villes, vers
cet espace où nos regards ont vu tant de visages, tant de recoins,
tant d’instants cueillis à fleur de peau.
Passons la grande porte qui vient de s’ouvrir devant nous.
Nous vous accompagnerons dans les vieilles ruelles usées, nous vous
ferons goûter ce point du jour où les cafés accueillent les premiers
passants isolés, les étrangers égarés, les migrants aux aguets. Nous
écouterons ensemble leurs accents qui se mélangent et se perdent
soudain dans un souffle tourbillonnant.
Allez, venez voir toutes ces personnes qui se préparent à se
laisser emporter par la foule. Sentez ces odeurs fortes ou parfumées
à l’heure où les rues s’enflamment, où les boulevards bouillonnent,
où les longues artères se gonflent de vies métalliques. Ce moment où
le jour palpite sur la ville qui s’offre comme une mère au brouhaha
de ses enfants.
N’ayez pas peur de nous suivre, restez un instant pour lire
encore quelques lignes, ne nous abandonnez pas maintenant car
c’est vers l’envers du décor que nous allons, vers le milieu de nos
villes, dans ce centre fragile où nous avons laissé trop souvent
l’égoïsme nous aveugler, nous formater, nous déshumaniser.
S’ils ont la curiosité de disséquer la ville, des savants
découvriront peut-être, dans un lointain futur, quelques marques
d’un temps où tout ce qui était hors norme avait été exclu : les lits
de carton, les bidonvilles, les rues désertées, les cages d’escaliers
taguées, les façades tatouées, la patine des murs usés par la misère.
La ville entend cette injustice, sent ses pavés vibrer, écoute
son peuple s’ébranler dans les rues mais elle reste muette, figée,
corsetée par sa police regroupée à la limite du centre névralgique
d’où les ordres fusent. Mais vient le temps où les secrets retenus
dans ses entrailles commencent à germer, où des révoltes anciennes
remontent des profondeurs. Ne lâchons pas ce mince fil que nous
tissons depuis la nuit des temps et qui nous relie, nous réunit. Osons
penser ensemble une ville où l’on pourrait bien vivre.
Olivier Blache
Sommaire
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