« L’écriture comme travail : défricher, labourer, semer, récolter » – Pierrette Epsztein


Filigranes N°61
« D’autres chats à fouetter »
Mars 2005

« L’écriture comme travail : défricher, labourer, semer, récolter »
 
Avec l’entretien accordé par notre amie Pierrette Epsztein, enseignante puis animatrice d’ateliers d’écriture, et par ailleurs auteur, nous poursuivons notre réflexion sur l’écriture comme travail, thème du séminaire d’anniversaire 2004. Ce travail peut-il faire l’objet d’un apprentissage ? S’agit-il plutôt d’une découverte que l’on fait un jour à la faveur d’une rencontre avec un auteur, des écrivants, un animateur ? Cette découverte ne vaut-elle que pour les adultes ? Est-elle de nature à transformer aussi ce qui se fait actuellement dans les écoles ? Mais alors, comment écrire et surtout pourquoi ?
 

L’écriture, tu l’abordes actuellement dans un cadre associatif par le biais d’ateliers d’écriture…

Pierrette Epsztein : L’association que j’ai créée, il y a maintenant 10 ans, s’appelle Tisserands des mots. Elle a comme objectif d’élargir l’écriture à des personnes qui n’y seraient pas allées spontanément sans une structure et un cadre. Ce nom n’a pas été choisi au hasard. Trouver “ses mots” est une phase indispensable : c’est l’écriture du moi que ce lieu permet de faire advenir. Ensuite, il y a “tisserands” : là se place la phase de réécriture qui fait passer le texte de la sphère intime à celle de l’autre, qui le rend socialisable. Le texte produit n’appartient plus en propre à l’écrivant. Celui-ci doit accepter une perte. L’affect passe au second plan au profit de la lecture par un tiers.

Filigranes : Avec quelle demande les personnes viennent-elles ?
Pierrette Epsztein : Les demandes des participants sont diverses et pas toujours conscientes.
Certains viennent pour le plaisir de rencontrer, d’échanger sur un objet commun qui les lie, d’autres, professeurs de lettres, participent à l’atelier pour transformer leur enseignement. Ils pensent à juste titre qu’une pratique personnelle les y aidera. D’autres enfin ont le désir secret ou avoué de publier un jour. Ce qui importe le plus à mon avis, ce n’est pas leur demande première mais ce qu’ils vont découvrir d’eux dans ce lieu et les questions nouvelles qu’ils vont se poser à partir de cette expérience.

Filigranes : Que leur proposes-tu ? Quel est le contrat ?
Pierrette Epsztein : Je leur propose de s’engager pour un an au moins dans une aventure. Ils vont pouvoir oser pendant une trentaine de séances de trois heures se confronter à des textes d’auteurs passés et contemporains, ils vont découvrir le plaisir de la lecture non sacralisée des textes. Ils pourront démonter la mécanique, s’emparer des outils langagiers qu’ils vont découvrir et les réutiliser à leur convenance. Leur offrir en cadeau mes bonheurs de lecture est ma manière d’honorer ma dette envers tous ceux qui m’ont donné cette passion de la lecture qui m’a conduite à l’écriture : mes parents, certains de mes professeurs et tous ceux qui m’ont formée. J’ai depuis longtemps le désir obstiné de transmettre ce qui m’a donné tant de joie. Je pense que c’est une mission qui donne un sens à ma vie.

Filigranes : Pourquoi mettre ainsi l’accent sur la transmission : celle-ci pose-t-elle question ? Quel rôle les ateliers d’écriture peuvent-ils jouer dans ce contexte ?
Pierrette Epsztein : J’aime l’idée d’être passeur. Ce qui m’a été donné en héritage, ne m’appartient pas. Je me considère comme le maillon d’une chaîne qui se prolongera après moi sous des formes multiples. Je ne crois pas que du passé on puisse faire table rase. Je pense que l’avenir s’invente à partir d’une connaissance lucide et éclairée du passé, des recherches de nos aînés, que c’est à partir de ces leviers qu’on peut questionner le présent et trouver des solutions inédites pour l’avenir. Il s’agit de s’inscrire dans une lignée, de prendre en compte le temps et la mémoire. Plus particulièrement dans l’atelier, celle de la littérature.

 

I.
De l’enseignement du français à l’animation d’ateliers d’écriture.
Quelques moments d’un parcours de formation

 

Filigranes : On ne naît pas animatrice d’ateliers d’écriture, on le devient. Comment ce passage s’est-il fait pour toi ?
Pierrette Epsztein : Parlons de formation. Il y a d’abord eu, dans le contexte de l’Éducation nationale une formation pour enseigner dans les classes “de transition”, ce joli mot qui joue sur la frontière et le passage. Il s’agissait de remettre dans le circuit de la réflexion, de l’élaboration de la pensée et de l’étude des enfants qui ne pouvaient pas entrer en 6ème traditionnelle. Durant cette année, j’ai rencontré le mouvement Freinet : théâtre libre, textes libres, formation des élèves à l’autonomie. Puis, durant ma formation de professeur de collège, j’ai découvert la linguistique et le travail sur la langue. Ensuite, j’ai participé à une recherche ministérielle sur la mise en place de situations d’autonomie des élèves en arts plastiques. J’ai toujours recherché des réseaux de réflexion collective.

Filigranes : Et les “mouvements pédagogiques” ?
Pierrette Epsztein : J’ai découvert le Groupe Français d’Education Nouvelle (www.gfen.asso.fr) lors d’un stage à Nanterre sur le thème : “Quelle pédagogie dans les milieux défavorisés ?” J’ai travaillé de nombreuses années avec ce mouvement. J’y ai rencontré des questions sur le savoir et la pédagogie, des amitiés durables, la possibilité d’inventer avec d’autres des démarches dans un échange riche et ouvert. Ce furent des années exaltantes. J’y ai beaucoup appris sur la pratique pédagogique, notamment la démarche d’auto-socio-construction, initiée par Henri Bassis. Elle consistait en un passage constant de l’individuel au collectif.

Filigranes : En quoi cette démarche est-elle en rupture avec la pédagogie classique de la transmission ?
Pierrette Epsztein : Je pense que cette démarche était est une mise en avant de la possibilité de construire son savoir avec d’autres dans un échange, une confrontation permanente et de ne plus se contenter de le recevoir passivement.

Filigranes : Comment en arrives-tu à l’écriture ? Que découvres-tu dans les ateliers d’écriture auxquels tu participes ?
Pierrette Epsztein : J’ai participé à des ateliers très différents. Ma première expérience, je l’ai vécue dans des stages d’écriture du G.F.E.N. avec une certaine appréhension au départ. Peu à peu, j’ai pris confiance en moi et dans mon écriture. J’ai moi-même inventé des démarches en arts plastiques et en écriture. Puis, j’ai suivi des ateliers avec l’Aleph (Atelier dissident de ceux d’Elisabeth Bing), association créée par Alain André en 1985. Dans ce lieu, j’ai découvert de nombreux auteurs contemporains. J’y ai participé trois ans. L’animateur nous lisait des textes qui servaient d’enclencheurs à notre écriture. Il choisissait en priorité des auteurs de l’école du Nouveau Roman : Michel Butor, Alain Robbe-Grillet, Claude Simon etc…
J’ai rencontré ensuite Claudette Oriol-Boyer, professeur de littérature à l’université de Grenoble. Elle a écrit une thèse sur les ateliers d’écriture axée sur les recherches structuralistes issues du Nouveau Roman. Au cours des trois universités d’été que j’ai suivies avec elle j’ai trouvé la rigueur d’une élaboration théorique fondée sur la linguistique. Je découvrais la “recherche du texte” qui consiste à déconstruire le texte littéraire pour lui prendre des outils d’écriture modélisables.
J’ai également fréquenté le C.I.C.L.O.P. (autre atelier plus spontané) qui m’a apporté une certaine convivialité et une certaine réflexion sur l’animation. Par exemple, j’y ai appris l’importance du silence, quand il y a une confrontation d’idées. Ne pas s’affoler. Accepter les silences comme un temps d’élaboration intérieure.
Je me suis alors dit que j’avais assez d’outils dans ma besace pour me lancer. Je pratiquais déjà depuis longtemps l’invention d’ateliers que je faisais vivre dans mes classes. J’avais compris aussi qu’il était très difficile d’être animateur d’ateliers d’écriture si on n’écrivait pas soi-même. Durant toutes ses années, j’ai continué à écrire et à publier dans Filigranes et dans Encres Vagabondes (revue de nouvelles et de poésie paraissant à Nanterre). Il était temps pour moi de voir si tous mes outils pouvaient servir à des adultes.

 

Faire exister un atelier d’écriture : quel pas franchi, quelles audaces ?

Pierrette Epsztein : Dans un processus de désacralisation, il s’agit d’aborder le texte littéraire avec un regard de futur auteur. Chacun a le fragment sous les yeux et individuellement va nommer ce qu’il ressent puis analyser la construction de l’extrait. Le travail est ensuite échangé collectivement. On prend conscience alors que si le ressenti est personnel, la structure, les outils utilisés, sont inchangeables. Les consignes données pour l’écriture sont toujours à deux niveaux : le premier, thématique (portraits, paysages, réflexions, sensations…), le second est stylistique, s’appuyant sur les outils découverts dans le texte d’auteur.

Filigranes : Qu’est-ce “qu’analyser un texte” ?

Pierrette Epsztein : Analyser un texte, pour moi, c’est rechercher les effets de sens et les effets de langue et voir leurs croisements. C’est Claudette Oriol-Boyer qui l’a systématisé dans sa thèse et dans la revue Texte en main. Le texte fait foi et comme elle dit : “Du lire au délire il n’y a qu’un… coup de dés”. Il ne s’agit pas d’apprendre à délirer, il s’agit d’apprendre à lire avec rigueur et esprit critique, de nommer les outils de la rhétorique, d’en prendre conscience pour pouvoir les réutiliser. Chaque figure produit des effets et ce sont ces effets qu’il est utile de connaître.

Filigranes : Y-aurait-il des risques ?
Pierrette Epsztein : Il n’y a aucun risque à devenir un lecteur averti ! Il faut juste savoir qu’il y a dans chaque texte une part d’inconnaissable, d’inexplicable et que ce mystère fait en partie la musique du texte. C’est la part de l’inconscient qu’il faut respecter. On peut la reconnaître par les effets qu’elle produit sur nous. Pas plus. Par contre, il est à mon avis indispensable, dans notre époque où l’on est submergé par les messages de toutes sortes, d’être un lecteur averti.

Filigranes : Et toi, quel apport voudrais-tu faire aux ateliers d’écriture ?
Pierrette Epsztein : Dans mes ateliers, j’aime transmettre mes bonheurs de lectrice. Je fais pour une autre association des comptes rendus de lecture de romans et de nouvelles. Je découvre ainsi des auteurs vivants, en recherche et j’ai un grand plaisir à faire connaître leur travail. J’aime aussi éveiller la curiosité des participants et leur permettre de revisiter les auteurs du passé dans ce qu’ils peuvent encore avoir à nous dire aujourd’hui. Les échanges qui ont lieu durant les séances m’enrichissent tout autant qu’ils enrichissent les autres. L’atelier est un intellectuel collectif en action et j’ai toujours pensé qu’on était plus intelligent à plusieurs. J’ai beau préparer mes démarches, je suis toujours surprise par les découvertes des autres.

Filigranes : Quel travail fais-tu avant même que l’atelier ne démarre…
Pierrette Epsztein : La préparation des démarches proposées est une partie importante de mon travail : lire des auteurs, lire également des ouvrages critiques sur ces auteurs, sur la littérature.
Ensuite, il s’agit de se poser des questions : qu’est-ce qui fait la spécificité du fragment choisi ? Autour de ces questions, se construit la démarche dans un va et vient constant entre le travail individuel et les échanges collectifs. Ensuite, il faut inventer les consignes qui permettront aux participants d’écrire. Quelles consignes ? Quel nombre ? Ne pas les multiplier, ne pas les fermer pour que les textes puissent faire entendre une musique.
Je tiens à ce que les textes ne deviennent pas technicistes et gardent de la chair. Tout cela s’élabore pour chaque séquence et se remodèle en fonction du groupe, en fonction des liens qui se tissent d’une démarche à l’autre. L’atelier doit avoir une certaine cohérence, tout en sachant que l’animateur ne maîtrise pas tout, heureusement, et qu’il y aura des surprises qui obligeront à réfléchir à nouveau et à modifier. Une démarche, comme un texte, n’est jamais terminée. C’est un objet appelé à évoluer.

Filigranes : Écrire et devenir soi-même un autre lecteur. Comment les choses se passent-elles pendant l’atelier ? Quel rôle joues-tu dans ce passage ?
Pierrette Epsztein : J’espère donner aux membres de l’atelier le goût de la découverte. Le fait de passer du texte d’auteur à un texte personnel permet de vivre le texte de l’intérieur. Les questions que l’auteur s’est posées, chacun se les pose à son tour. Ainsi, il arrive fréquemment que certains lisent le livre dont j’ai donné un fragment.
Dans l’atelier, des livres s’échangent. Je peux vous donner un exemple. J’ai construit un atelier autour de L’arrière saison de Philippe Besson. La plupart ont eu le désir de lire le livre et il a circulé entre les participants. Quand cela se produit, je suis ravie.

Filigranes : Et la poésie ?
Pierrette Epsztein : La poésie fait partie intégrale de l’atelier. Durant l’année, je passe sans problème de la prose à la poésie. On explore chaque type d’écriture dans sa spécificité. La poésie est nécessaire car elle oblige à la concision, à la ciselure. Ces dernières années, nous avons exploré  Jaccottet, Bonnefoy, Char, Rimbaud, Verlaine et Michaux.
Filigranes : D’une certaine manière, devenir “bon lecteur” cela ne détourne-t-il pas de l’écriture ?
Pierrette Epsztein : Je ne le pense pas du tout. Tous les grands écrivains étaient de grands lecteurs. Ils l’ont dit et écrit. N’écrit-on pas toujours sur l’écriture des autres ? Là encore, n’est-ce pas une illusion que l’on n’écrit qu’à partir de soi ? C’est pourquoi, je choisis de donner des modèles. A chacun d’y prendre ensuite ce qui lui convient. Le constat des participants est que la confrontation fréquente avec la littérature et les textes produits dans l’atelier, modifie peu à peu leur écriture personnelle. Elle se resserre, devient plus forte, plus variée.

 

III. Perspectives

 

Filigranes : Comment ton travail de recherche et d’animation évolue-t-il actuellement ? 
Pierrette Epsztein : Je m’attache de plus en plus à affiner cette notion de re-travail. Comment d’un premier jet passe-t-on à un texte publiable ? J’ai créé il y a un an un réseau d’aide à la publication avec des anciens de l’atelier. Nous sommes sept et nous nous réunissons une fois par mois. Nous échangeons nos initiatives. Nous retravaillons nos textes. C’est un formidable levier pour oser la participation à des concours, à la publication. Les participants deviennent des lecteurs privilégiés. C’est un encouragement à ne pas laisser les textes dans les placards. Ce lieu qui pour moi est un prolongement de l’atelier, m’a permis de me lancer dans la publication. Sans ce réseau, je n’aurais peut-être pas franchi l’obstacle.

Filigranes : Faire écrire les autres, n’est-ce pas abandonner l’idée d’écrire soi-même ou bien négliger le travail sur sa propre écriture ? Jusqu’où dans ce rapport ambigu est-on prêt à pousser l’autre en se mettant en retrait ? Peut-on mener les deux de front ?
Pierrette Epsztein : Personnellement, j’ai choisi d’écrire pendant la séance. Je n’ai donc pas abandonné ma propre écriture au contraire, le groupe me stimule, m’oblige à modifier mon écriture, à la rendre moins bavarde, plus épurée. C’est grâce aux ateliers que j’ai commencé à écrire. C’est grâce aux ateliers que j’anime qu’elle se fortifie. Je ne pense pas qu’être celle qui transmet empêche de créer. Je lis autrement parce que j’invente des démarches, j’écris autrement parce que mon écriture est enrichie par l’écriture des autres. Je n’y trouve que des bénéfices.

Filigranes : Comment se prémunir du risque de technicisme en création ? Quelle place faire aux valeurs ?
Pierrette Epsztein : Comme je vous l’ai dit, il y a dans l’écriture une part artisanale. C’est sur cette part, que le groupe peut intervenir. Non pas sur la personne mais sur un objet qui ne lui appartient plus. Du moment qu’il est mis en commun, il fait partie de la bibliothèque du monde et on peut le critiquer, faire des propositions pour le rendre plus fort, plus efficace. Ce n’est pas du technicisme, c’est un aspect de la création. Accepter que son texte soit critiqué, c’est accepter sur lui l’éclairage de l’autre. C’est s’exercer à l’esprit critique. C’est accepter l’autre. C’est quitter l’égotisme. Je pense qu’à notre époque d’individualisme, c’est une valeur à promouvoir.

Filigranes : A travers la ré-écriture se pose la question de la qualité. Comment l’aborder sans juger hâtivement ? Au nom de quoi juger ?
Pierrette Epsztein : Ce que les retours mettent en valeur, ce sont les trouvailles qui apparaissent dans le texte de l’autre de façon implicite. A lui de s’en servir pour le retravail. Une fois que cette découverte est mise à jour, le participant peut prendre appui dessus pour affiner son texte. Chacun juge à partir de ce qu’il est. Il y a donc une part de subjectivité dans les retours, bien sûr. Mais dans les retours, l’écrivant choisit. Quand il écoute ou lit les retours, il doit accepter de se mettre en position passive. Mais quand il retrouve son texte, il retrouve une position active et toute sa liberté de prendre ou non les propositions qui lui ont été faites. Il retrouve donc toute sa liberté.

Filigranes : Les autres participants sont-ils en capacité de faire des retours ?
Pierrette Epsztein : Oui, je le pense et je le constate. Au début, ils sont prudents, ils se contentent de prélever ce qui leur a plu et de le retourner. Au fil de l’année et des lectures, ils s’engagent davantage et se risquent de plus en plus à faire des propositions de réécriture. Ils apprennent à entrer dans l’écriture de l’autre avec respect et compétence. Pour cela, je parle toujours en dernier de manière à laisser à chacun le plus d’initiative possible.

Filigranes : Les personnes s’inscrivent-elles aussi à leur tour dans la chaîne de la transmission ?
Pierrette Epsztein : Leur manière de transmettre, je n’en suis pas toujours consciente. Elles peuvent se servir de ce qu’elles ont appris dans leurs lieux professionnels, dans leur vie. Quant à devenir animateur à leur tour, c’est autre chose. Mon association n’a pas prioritairement une visée pédagogique. Ce que j’essaie de mettre en place, ce sont des espaces de socialisation. Une fois par trimestre a lieu une soirée-lecture. Chacun lit deux textes écrits dans l’atelier et spécialement retravaillés. C’est une soirée festive avec des chanteurs et des plasticiens sur lesquels on a travaillé. Mon rêve était de recréer les salons du XVIIIème siècle mais démocratisés ! N’est-ce pas une forme de transmission de montrer que la création appartient à tous ?

Filigranes : Si tu avais des conseils d’écriture à donner aux lecteurs de Filigranes, lesquels ?
Pierrette Epsztein : Je ne peux parler qu’à partir de mon expérience personnelle. Pour moi, l’atelier a été le lieu rassurant et stimulant qui m’a permis d’écrire. Je pense que sans cette structure collective, je n’aurais pas osé me lancer dans cette aventure. Certains peuvent écrire seuls et c’est très bien. Mais il n’y a aucune culpabilité à s’entourer d’alliés, de personnes avec qui échanger. Peut-être est-il temps de battre en brèche cette idée élitiste qu’on écrit seul dans sa tour d’ivoire. Beaucoup d’écrivains ont trouvé leurs lecteurs privilégiés, ont fondé des écoles, des cénacles. Pour moi, qui ne fais pas partie du cénacle des écrivains, les participants sont mes lecteurs privilégiés parce que avertis, bien davantage que mes proches.

Filigranes : Il n’y a pas de travail sans mise en jeu du sujet. Comment aborder cette question ? Quelles limites te fixes-tu ? L’écriture en atelier est-elle une thérapie ?
Pierrette Epsztein : Bien sûr,dans l’atelier, le sujet est mis en jeu puisque chaque participant engage ses mots, donc son histoire et son inconscient. Mais l’atelier que j’anime n’a aucune visée thérapeutique. Mes compétences s’arrêtent à la littérature. Je suis donc garante que l’on ne touchera pas à la personne dans les retours. Il ne s’agit aucunement de s’octroyer le droit de toucher à ce qui est dit. Ce qui doit nous intéresser, c’est le comment et non le pourquoi. Il s’agit de se construire des outils mentaux pour lire et écrire autrement. Si dans ce travail d’écriture avec d’autres, le sujet est bousculé, transformé par ce qu’il engage dans ce lieu, cela lui appartient. C’est son jardin secret.

Filigranes : Avez-vous des projets de publication ?
Pierrette Epsztein : Depuis deux ans nous publions une plaquette en fin d’année pour un petit lectorat de 50 à 60 personnes. Elle rassemble les textes retravaillés dans le groupe et fait une centaine de pages. C’est la mémoire du travail d’une année : fragments et nouvelles. J’incite les personnes à participer à des concours d’écriture, à envoyer leurs textes à Filigranes et à d’autres revues. Ce que certains d’entre eux font régulièrement et de plus en plus. Dans le réseau, certains publient en auto édition. C’est ce que j’ai décidé de faire moi aussi. Je publie ainsi mes nouvelles. Il y aura cinq recueils. C’est une aventure qui commence. Le réseau aide à franchir les étapes.

Filigranes : Si tu avais un livre à écrire, sur quoi porterait-il ?
Pierrette Epsztein : J’ai le projet d’écrire un livre sur mon expérience d’animatrice, des ateliers faits dans mes classes aux ateliers pour adultes. J’y interrogerai la place du temps dans la création, la prise de risque, la construction de l’esprit critique, le rôle de l’intellectuel collectif, le retravail des textes et bien d’autres questions en chantier qui se dévoileront au fil du travail.

Carnoux, le 5 mars 2005

Pour en savoir plus sur Tisserands des mots, on consultera le site http://www.Tisserands-des-mots.fr.vu
 

A signaler
Pierrette Epsztein vient de faire paraître « Désirs fragiles », recueil de 14 nouvelles, Tisserands des Mots, 100, Rue Lamark, 75018 PARIS  – 15 € (+ 5 € d’envoi).